Roland BICABA
Université Norbert ZONGO, Burkina Faso
Lazare BAKOUAN
Institut des Sciences des Sociétés/CNRST, Burkina Faso
Résumé
Ce tехte dе vulgarisаtiоn est issu d’un аrticlе sciеntifique publié dans la revuе « Lеs cаhiеrs dе l’ACAREF, Vоl. 5, N°13/Septеmbre 2023, pp.190-203 », rédigé par Dr Rоlаnd BICABA еt Dr Lazarе BAKOUAN, dоnt le titre еst : « Indiсеs prоnоminаuх еt prоnоms pеrsоnnels en ɉamsay (parlеr dоgоn) ».
Le système pronominal du ɉamsay, parler dоgоn, se divise еn deuх catégоries d’unités. La premièrе catégоrie inсlut des fоrmes qui pоssèdent tоutes les caractéristiques syntaхiques dеs élémеnts nоminauх, tеlles quе la tоpiсalisatiоn еt lа сооrdinаtiоn ; cela désigne lеs prоnоms pеrsоnnеls. Lа sеcоnde catégоrie sе соmpоsе d’unités qui ne pеuvent ni être tоpiсalisées ni сооrdоnnées, сe qui cоrrеspоnd auх indicеs prоnоminаuх. Cеtte distinсtiоn éclairе la structure et le fоnctiоnnеment du système prоnоminal en ɉamsаy, en fоurnissаnt unе dеscriptiоn mоrphоsyntaхique préсisе еt fоnctiоnnеlle.
Mots-clés : pronom, pronom personnel, indice pronominal, topicalisation, coordination.
Introduction
Le ɉamsay est un parler dogon. Dans cette langue, certaines unités identifiées comme pronoms ne présentent pas toujours les propriétés syntaxiques des constituants nominaux.
L’analyse de ses formes pronominales révèle l’existence de deux types d’unités que sont les pronoms personnels proprement dits et des éléments liés au prédicat verbal, dépourvus de propriétés distributionnelles nominales. Les formes pronominales du ɉamsay relèvent-elles toutes de la catégorie des pronoms personnels au sens syntaxique du terme, ou convient-il d’opérer une distinction entre différentes classes d’unités ? Le présent travail se fixe pour objectif général de déterminer le statut morphosyntaxique des formes pronominales du ɉamsay. De façon spécifique, il s’agit de distinguer les pronoms personnels des indices pronominaux et en clarifiant l’organisation du système pronominal de cette langue. À terme, la structure et le fonctionnement du système pronominal en ɉamsay sont connus.
0.1. Méthodologique
La méthodologie a consisté à collecter auprès d’un locuteur natif au moyen d’un questionnaire des matériaux linguistiques en ɉamsay de Doundoubangou, localité située au nord de la ville de Djibo au Burkina Faso. Le corpus est formé des séries des formes pronominales correspondant en français à « je, tu ; il/elle, etc. » et à « moi, toi, lui/elle, etc. et d’une quarantaine d’énoncés qui mettent en évidence les différents emplois de ces unités. Le corpus est issu de cette collecte est transcrit phonétiquement.
0.2. Approche théorique
Cette étude s’inscrit dans une approche morphosyntaxique et s’appuie sur les théories des courants structuralistes, en particulier le fonctionnalisme et le distributionnalisme. Le cadre d’analyse, ainsi que les concepts nécessaires à la description des formes pronominales, relèvent principalement de la grammaire fonctionnelle. La méthode distributionnelle est également mobilisée pour l’identification et la catégorisation des unités linguistiques, en particulier celles qui font l’objet du présent article.
3. Description des formes pronominales du ɟamsay
Dans les systèmes pronominaux des langues négro-africaines, certaines unités sont identifiées comme pronoms personnels sans posséder les propriétés syntaxiques des nominaux auxquels elles se rattachent. Pour cette raison, et avant toute analyse de leur fonctionnement syntaxique dans le ɟamsay, ces unités sont désignées comme formes pronominales. L’étude distingue ainsi les formes non emphatiques, qui apparaissent généralement en position de sujet, et les formes emphatiques, dont l’emploi met en relief le sujet et leur confère un rôle syntaxique complet comparable à celui des pronoms personnels.
3.1. Les formes pronominales non emphatiques
Les formes pronominales non emphatiques dont il est question correspondent à la série « je, tu, il/elle, nous, vous, ils/elle » du français. En ɉamsay, elles ne peuvent pas être recueillies en citation isolée mais apparaissent postposées au verbe dans la conjugaison de celui-ci, à l’exception de la forme dite de troisième personne du singulier.
Exemple 1
Torara m « Je pile »
/piler_PROG/je/
Torara u « Tu piles »
/piler_PROG/tu/
Torara « Il/elle pile » /piler_PROG/
Torara i « Nous pilons » /piler_PROG/nous/
Torara e « Vous pilez »
/piler_PROG/vous/
Torara ba « Ils/elles pilent »
/piler_PROG/ils/elles/
Ce matériau permet d’établir le paradigme des formes pronominales non emphatiques du ɉamsay ainsi qu’il suit.
- m → je
- u → tu
- ø → il/elle
- i → nous
- be → vous
- ba → ils/elles
Dans ce paradigme, la troisième personne du singulier n’a pas de signifiant. Nous avons donc affaire à un monème zéro, généralement représenté par le symbole « ø » à la position qu’aurait occupée le signifiant absent. Dans la morphologie fonctionnelle Martinettienne, rappelle GERMAIN et LeBLANC (1981 : 57), on a « […] recours au critère de l’analogie directe afin de déterminer qu’à un signifié ne correspond aucun signifiant ».
3.2. Les formes pronominales emphatiques
Les formes pronominales non emphatiques ont des équivalents emphatiques dont l’emploi est lié à l’emphase ainsi que le montrent les traductions en français. Elles apparaissent non pas postposées aux verbes mais antéposées à ceux-ci dans la conjugaison.
Exemple 2
mi torara m « Moi, je pile »
/moi/piler_PROG/je/
u: torara u « Toi, tu piles »
/toi, piler_PROG/tu/
wo torara Ø « Lui/elle, il/elle pile »
/lui/piler_PROG/
ama torara i « Nous, nous pilons »
/nous/piler_PROG/nous/
e: torara e « Vous, vous pilez »
/vous/piler_PROG/vous/
be torara ba « eux/elles, ils/elles pilent »
/eux/elles/piler_PROG/ils/elles/.
Dans le présent matériau linguistique, il y a un signifiant pour la troisième personne du singulier.
On peut donc dresser l’inventaire des formes pronominales emphatiques ainsi qu’il suit :
- mi → moi
- u: → toi
- wo → lui/elle
- ama → nous
- e: → vous
- be → eux/elles
L’ensemble des formes pronominales du ɉamsay que l’on appellerait indifféremment « pronoms personnels » fait ressortir des formes non emphatiques assorties à des formes emphatiques.
Un bref aperçu des unités répertoriées dans ce tableau montre qu’à l’opposé des formes non emphatiques, celles emphatiques présentent une structure interne complexe pour la plupart. Sémantiquement, elles sont toutes impliquées dans la référence aux participants au discours. À ce titre, elles sont généralement désignées comme étant des pronoms personnels. Conforment à l’étymologie du mot « pronoms », ces unités sont censées être syntaxiquement équivalentes à des constituants nominaux. Autrement dit, les formes pronominales du ɟamsay ne mériteraient d’être désignées comme des pronoms personnels que si, en plus d’être impliquées dans la référence aux participants au discours, présentent des propriétés syntaxiques propres aux nominaux pour lesquelles il suffit de mentionner la focalisation, la tropicalisation la coordination. Les formes pronominales ci-dessus identifiées vont être soumises aux deux derniers tests.
4. Le test des propriétés syntaxiques des formes pronominales
Dans la description des systèmes pronominales des langues, il n’est pas rare de voir une partition des unités pronominales sur la base des fonctions qu’elles sont aptes à assumer. C’est ainsi que les formes simples ou non emphatiques sont réputées spécialisées dans la fonction de sujet tandis que les formes complexes ou emphatiques peuvent assumer aussi bien la fonction de sujet que celle d’objet. Cette légère différence fonctionnelle nous fait penser qu’il s’agit probablement d’unités différentes du point de vue de leurs comportements syntaxiques.
4.1. Le test des propriétés syntaxiques des formes non emphatiques
Les formes qui composent la série des non emphatiques ne peuvent pas être obtenues en citation isolée. Cette particularité a probablement un lien avec le comportement syntaxique de ces unités. Nous en jugeons au moyen des tests de la topicalisation et de la coordination.
4.1.1. Le test de la topicalisation
La topicalisation est une des opérations permettant d’expliciter la structure de l’énoncé en posant comme topique, un membre « (…) de l’énoncé à partir duquel l’énonciateur développe un commentaire », CREISSELS (2006 a : 110). Le topique est le terme ayant un contenu informationnel que l’énonciateur veut mettre en avant tandis que le commentaire, ce que l’on dit du topique. BICABA (2020 c : 125-127) distingue une topicalisation par antéposition et une autre par dislocation. Dans les deux cas, le topique est antéposé au reste de la construction. Dans la dislocation, le topique est repris anaphoriquement dans le reste de l’énoncé par une forme pronominale. Pour les besoins de ce test, nous nous limitons à la topicalisation du terme sujet. Les langues dans lesquelles le premier terme de l’énoncé est le sujet, celui-ci est le topique par défaut, de par sa position.
Le test de la topicalisation aux formes pronominales non emphatiques du ɟamsay n’est pas concluant. Les constructions suivantes sont par exemple agrammaticales dans cette langue. C’est ce que signale le symbole « * » qui les précède.
Exemple 3
*m ni: kɔwara m « je, je puise de l’eau »
/moi/eau/puiser_PROG/je/
*u ni: kɔwara u « tu, tu puises de l’eau »
/tu/eau/puiser_PROG/tu/
*e ní: kɔwara e « Vous, vous puisez de l’eau »
/vous/eau/puiser_PROG/vous/ .
En tant qu’unités distinctes, les formes pronominales non emphatiques du ɟamsay ne peuvent pas être topicalisées. Les procédés de topicalisation impliquent que le topique se positionne en début d’énoncé alors que ces formes sont toujours postposées aux verbes, sinon aux termes prédicats.
4.1.2. Le test de la coordination
La coordination est un procédé syntaxique permettent de réunir en une seule construction des unités linguistiques de même fonction au moyen d’un coordinatif ou d’un connectif. Le premier peut réunir aussi bien des propositions que des nominaux mais le second est spécialisé dans la formation des syntagmes nominaux homo-fonctionnels.
En ɟamsay, le mot qui coordonne est un coordinatif (non pas un connectif). À la frontière entre deux éléments qu’il réunit, ce morphème (dont la forme phonologique reste à préciser) copie la forme du dernier segment du mot final de la proposition ou du constituant nominal qu’il précède.
Ce test, lui non plus, n’est pas concluant pour les formes pronominales non emphatiques du ɟamsay. Elles ne peuvent être coordonnées ni entre elles-mêmes ni entre elles et les formes emphatiques. A titre illustratif, les constructions suivantes sont agrammaticales dans cette langue.
Exemple 4
*mi i u « moi et tu »
/moi/et/tu/
*u u i « tu et nous »
/tu/et/nous/
L’application des tests de la topicalisation et de la coordination aux formes pronominales non emphatique montre que ces dernières n’ont pas les mêmes propriétés distributionnelles que les nominaux. En tout état de cause, elles ne peuvent pas être désignées comme étant des pronoms personnels.
4.2. Le test des propriétés syntaxiques des formes emphatiques
Il s’agit ici de faire passer aux formes pronominales emphatiques du parler dogon, les mêmes tests que les formes non emphatiques à savoir la topicalisation et la coordination.
4.2.1. Le test de la topicalisation
Les formes emphatiques peuvent être posée comme topique. Elles sont reprises dans les énoncés par leurs équivalents non emphatiques qui se postposent aux verbes ; exception faite de la troisième personne du singulier pour laquelle il n’y a pas un tel correspondant et dont la position, est de ce fait, vide.
Exemple 5
mi ni: kɔwar m « Moi, je puise de l’eau »
/moi/eau/puiser_PROG/je/
u: ni: kɔwara u « Toi, tu puises de l’eau »
/toi/eau/puiser_PROG/tu/
wo ni: kɔwara Ø « Lui-elle, il-elle puise de l’eau »
/lui/eau/puiser_PROG/
ama ni: kɔwara i « Nous, nous puisons de l’eau »
/nous/eau/puiser_PROG/nous/.
Les unités du ɟamsay dont le comportement syntaxique est illustré à travers les énoncés ci-dessus méritent le qualificatif « emphatiques » dans la mesure où leur emploi est lié à la mise en œuvre d’un procédé d’emphase.
4.2.2. Le test de la coordination
Dans cette langue, les formes pronominales emphatiques ont accès à la coordination, comme le montrent les énoncés ci-après.
(6) ama a e: i ka togu togo i « c’est vous et nous qui avons fait le hangar »
/nous/et/vous/FOC/le/hangar/faire(hangar)/
mi i u: lɛi tɔ:n ɛ:sa i « toi et moi ; nous nous voyons »
/moi/et/toi/deux/réciprocité/voir-PROG/nous/
wo o e: jesa be « lui et vous êtes venus »
/lui/et/vous/venir_ACP/vous/.
Les formes pronominales emphatiques du ɟamsayont accès, aussi bien à la topicalisation qu’à la coordination, deux propriétés syntaxiques caractéristiques des constituants nominaux. De ce fait, elles font donc partie de la classe distributionnelle des nominaux et méritent d’être désignées comme des pronoms personnels. Ainsi, le système pronominal de la langue est, d’une manière générale, formé de deux paradigmes d’unités : celui des pronoms personnels dont les membres sont assortis à ceux d’un autre paradigme. Cette dernière série comprend des unités présentant des propriétés syntaxiques qui les éloignent des pronoms personnels. Notre hypothèse est qu’il s’agit d’indices pronominaux indexés aux pronoms personnels.
Conclusion
L’étude des formes pronominales du ɉamsay a révélé la complexité et la spécificité de son système pronominal. On distingue deux classes d’unités à savoir les pronoms personnels emphatiques, qui possèdent toutes les propriétés syntaxiques des constituants nominaux, notamment l’accès à la topicalisation et à la coordination, et les formes non emphatiques, ou indices pronominaux, qui, bien qu’impliquées dans la référence aux participants au discours, ne présentent pas les mêmes propriétés distributionnelles.
Bibliographie
BICABA Roland et BAKOUAN Lazare, 2023, « Indices pronominaux et pronoms personnels en ɉamsay (parler dogon)», ACAREF, Vol. 5 No 13/Septembre 2023, pp.190-203.
BICABA Roland, 2020 a, Phonologie et morphosyntaxe du buamu (Parler de Ouakara), Thèse de Doctorat unique, Université Joseph KI- ZERBO. BICABA Roland, 2020 b, « Pronoms personnels et indexation en buamu (Lange Gur) », LONGBOWU, n°010, Vol.1, p.213-226.
BICABA Roland, 2020 c, « Topicalisation et focalisation en buamu (Langue Gur) », Revue ABLODE, vol.1, p. 120-131.
BLENCH Roger M., et WILLIAMSON Kay, 2004, « Niger-Congo », in Les langues africaines, sous la direction de HEINE Bernd & NURSE Derek, Paris, Karthala.
CALAME-GRIAULE Geneviève, 1978, « Le dogon », Barreteau (ed.) 1978, p.63-69.
CREISSELS Denis, 1991, Description des langues négro-africaines et théorie syntaxique, Grenoble, ELLUG.
CREISSELS Denis, 2006, Syntaxe générale, une introduction typologique 1, Catégories et constructions, Paris : Lavoisier.
GERMAIN Claude et LeBLANC Raymond, 1981, Introduction à la linguistique générale 3, La morphologie, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal.
Jacques BERTHO, 1953, « La place des dialectes dogon de la falaise de Bandiagara parmi les autres groupes linguistiques de la zone soudanaise », Bulletin de l’IFAN n° 55, p.405-411.
MARTINET André, 1969, « Qu’est-ce que la morphologie ? », Cahiers Ferdinand de Saussure, n° 26, p. 85-90.
Minute.bf





