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mardi 27 février 2024

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Burkina : A Sanyiri, Jeanne Lompo tisse la toile de l’espérance avec les femmes déplacées internes

Dans la guerre que les forces du mal lui opposent depuis près de huit ans maintenant, le Burkina Faso peut compter sur l’esprit de résilience et de solidarité de son peuple. Depuis le début de la crise humanitaire, des milliers de Burkinabè se sont mobilisés à travers le pays, pour venir en aide à leurs compatriotes contraints de fuir leurs localités. Pendant que certains se sont volontairement proposés pour les accueillir chez eux, d’autres continuent de se mobiliser pour offrir à ces personnes devenues vulnérables, le minimum à même de leur permettre de vivre dignement en attendant le retour de la paix. Jeanne Lompo fait partie des bonnes âmes qui alimentent cette chaîne de solidarité au pays des hommes intègres. Depuis le debut de la crise en 2015, elle s’est engagée à redonner de l’espoir aux femmes déplacées internes (FDI), en les initiant à ce qu’elle sait faire de mieux : le tissage. Par ses actions, plusieurs centaines de femmes déplacées internes se sont déjà relevées grâce à ce métier. Portrait !

Sur le site des déplacés internes de Pazanni, son nom résonne presque sur toutes les lèvres. Les traces qu’elle y a laissé en mars 2023, resteront certainement gravées pour toujours, dans les coeurs de la soixantaine de femmes déplacées internes à qui elle a redonné une raison d’espérer à nouveau. C’est d’ailleurs sur ce site qui abrite quelques 1 000 déplacés internes, que nous avons entendu pour la première fois son nom : Jeanne Lompo.

Alors que nous y réalisions un reportage au sujet des femmes déplacées internes modèles en juillet 2023, le nom de Jeanne Lompo ne cessait de revenir dans les échanges, les témoignages de ses actions avec. C’est donc naturellement qu’au sortir de cette mission, nous décidions d’aller à la découverte de cette bonne samaritaine que les femmes déplacées de Pazanni appellent « Tantie Jeanne ». Ce sont elles d’ailleurs qui nous facilitent la mise en contact.

Vendredi 25 août 2023, il est 09h quand nous prenons la direction du quartier Sanyiri dans l’arrondissement N°11 de Ouagadougou. C’est là que nous a indiqué dame Lompo. Après une vingtaine de minutes à tracer minutieusement la localisation qu’elle a pris le soins de nous transmettre via WhatsApp la veille, nous débouchons sur une boutique de vente de vêtements à l’enseigne « Faso Beautex ». Alors que nous sortons notre téléphone pour informer notre interlocutrice de notre présence, nous sommes accostés par une dame, la soixantaine révolue, vêtue en tenue Faso Dan fani. Nulle doute ! C’est bien celle que nous sommes venus rencontrer. Visage accueillant, sourire aux lèvres, allure sûre, dame Lompo fait partie de ces personnes qui vous marquent positivement dès le premier contact. Après les présentations d’usage, elle nous conduit dans la boutique où elle nous installe dans le salon. C’est un magasin de vente de tissus et de vêtements en Faso Dan Fani.

Jeanne Lompo propose des pagnes Faso Dan fani dans sa boutique Faso Beautex

« Nous allons continuer au Centre », nous propose-t-elle quelques minutes après qu’elle ait changé de vêtements. En fait, la boutique est attenante à sa concession. Chemin faisant, elle nous confie que c’est dans ledit centre qu’elle accueille et forme ses « enfants » (pour parler des déplacés internes, ndlr).

Après quelques pas faits de discussions autour de la situation de ces déplacés, nous débouchons sur un grand hangar entièrement clôturé. Une dizaine de métiers à tisser disposés de part et d’autre se laissent percevoir à l’intérieur de la vaste salle. Quand nous nous approchons du lieu, c’est le bistanclaque de ces métiers à tisser qui nous accueille. Un atelier de tissage tout fait ! Dans la salle, une quinzaine de fille visiblement très occupées sont à l’œuvre. Pendant que certaines, perchées sur leur métier à tisser, actionnent frénétiquement les pédales, d’autres sont occupées à tendre les fils dressés de part et d’autres. L’une d’entre elles est à la cuisine. Notre arrivée n’interrompt pas leur travail. Nous comprenons que la marraine est déjà passée sur les lieux au petit matin.

A peine faisons-nous notre entrée dans l’atelier que Jeanne Lompo est déjà en mode supervision. Le temps de sortir notre matériel, elle est déjà à l’autre bout de la salle, en plein cours avec l’une des filles. « Il faut tendre les fils pour que ça soit droit sinon les motifs ne seront pas droits. Rassemble les fils à chaque fois avant de faire passer la navette. Je t’ai toujours dit ça. », réprimande-t-elle, un air d’agacement dans la voix. Nous assistons là à une partie d’apprentissage entre la maîtresse des lieux et ses « filleules ».

Dame Jeanne Lompo en pleine supervision avec l’une des filles du centre

Nous comprenons très vite qu’ici, les relations sont loin d’être de celles que l’on rencontre dans les centres de formation ordinaires. Le climat est convivial, la relation, mère – enfants. Tantôt taquine tantôt sérieuse, Mme Lompo sait surtout se montrer rigoureuse quand il s’agit de l’apprentissage. La jeune fille le prend plutôt bien et reçoit les leçons de sa « maman », l’air très concentrée.

Depuis 2015, c’est dans ce centre que Mme Lompo joue sa partition à l’effort de paix pour la reconquête du territoire national. Avec son association qu’elle a dénommée Newlife ou encore « Nouvelle vie, Nouveau départ », elle accueille femmes et filles ayant été contraintes d’abandonner leurs villages et les initie au métier du tissage. Voilà donc près de 8 ans qu’elle s’est engagée à inculquer à ces femmes déplacées internes, les rudiments du tissage.

Vidéo – Une vue du Centre de Jeanne Lompo

Aujourd’hui, ce sont plus d’une centaine de personnes vulnérables qui ont retrouvé l’espoir grâce à ses actions. Au nombre d’une quinzaine, les filles actuellement en formation sont toutes venues de la province du Bam, plus précisément de Kongoussi, selon ses confidences. D’un âge compris entre 13 et 20 ans, elles sont pour la plupart des élèves qui, en raison du phénomène sécuritaire, ont dû abandonner les salles de classe. Pour les arracher des mains de l’oisiveté et surtout éviter qu’elles ne deviennent des proies qui iront grandir le nombre des groupes armés, Jeanne Lompo leur a ouvert ses portes, prenant sur elle, de les initier au métier du tissage, en attendant la réouverture des classes.

Avec celle qu’elles ont désormais adoptée comme « maman », ces filles apprennent donc le métier. De la teinture de la laine à la filature en passant par l’ourdissage, le filage ou le choix de la texture, elles s’essaient à tout le processus du metier. Foi de la patronne des lieux, c’est parfaitement aguerries qu’elles sortiront du centre.

Les filles sont initiées à tout le processus du tissage

C’est cela aussi tout l’espoir d’Adeline Ouédraogo, l’une des jeunes filles en formation dans le centre. Agée de 16 ans, elle était en classe de 6e quand les « gens de la brousse » ont fait irruption dans son village. Ils ont intimé l’ordre aux enseignants de fermer l’école, sans quoi, ils feront un carnage à leur prochaine visite. Après cet incident, les enseignants sont partis du village, emportant avec eux, une partie du rêve de devenir « infirmière » de la jeune fille.

C’est en quête d’une nouvelle destinée qu’elle est arrivée dans ce centre. Aujourdhui, après trois mois de formation, Adeline s’en sort assez bien dans les différentes techniques du tissage. Elle dit s’en réjouir. « Tantie nous a appris que pour tisser, il faut d’abord teindre la laine et après la faire sécher. Ensuite, on sépare les fils et on les tend avant de commencer à tisser. J’ai beaucoup appris depuis que je suis arrivée et je remercie beaucoup tantie (Jeanne Lompo, ndlr.)», nous confie-t-elle, heureuse.

Si Adeline est autant heureuse, c’est parce qu’elle est consciente de la situation difficile que vivent ses parents, déplacés internes à Kongoussi. Elle dit fonder l’espoir que ce métier auquel elle s’initie, lui permettra de les aider une fois de retour dans son village. « Avec ce que j’ai appris, si je repars à Kongoussi, je vais moi-aussi m’installer pour commencer à tisser et pouvoir m’occuper de mes parents. Ça va beaucoup m’aider. Comme ça, même si l’école reprend, j’aurai déjà quelque chose que je sais faire de mes doigts », jubile la jeune fille, un brin de fierté dans les yeux.

Vidéo – Le témoignage d’Adéline Ouédraogo

Nous laissons la petite Adeline à son occupation et nous nous dirigeons vers Poko, une autre jeune fille postée dans un coin de l’atelier. Elle semble un peu plus âgée que la première. Nous tentons d’engager la conversation avec elle, mais visiblement, elle n’est pas très bavarde. Alors que nous nous lançons dans un pourparler pour lui arracher un mot, une petite voix se fait entendre à l’arrière. « Mãm n’a gomame », (« Moi je vais parler », en langue Mooré, ndlr). C’est sa voisine de machine qui se jette à l’eau.

Elle se nomme Laurencia Ouédraogo et est venue de Kongoussi, pour apprendre à tisser le pagne traditionnel burkinabè. Installée sur sa machine, elle a presque déjà fini de tisser une bonne partie de ses fils. Le résultat de son travail est là, visible devant elle. Une boule de tissu Faso Danfani rayé de noir, bleu et blanc est soigneusement enroulée sur ses jambes. « C’est moi qui l’ai tissé! » s’empresse-t-elle de nous faire savoir. Comme Adeline, Laurencia a dû elle aussi abandonner l’école sur injonction d’un groupe armé terroriste. Contrainte de quitter son village, elle perçoit cette activité qu’elle apprend, comme une bouée de sauvetage qui lui évitera de perdre doublement dans cette crise dont elle ignore tout.

Laurencia Ouédraogo salue l’initiative de Jeanne Lompo

Malgré son jeune âge, la jeune fille a les idées bien vives. Elle dit avoir beaucoup appris depuis qu’elle est arrivée et confie ne pas avoir les mots pour traduire sa reconnaissance à sa bienfaitrice. « Je suis très heureuse. Le bien que tantie nous a fait, c’est une chose que nous ne pouvons pas lui rendre. Avec ce qu’elle nous a appris, quand moi-aussi je vais repartir dans mon village, je vais aussi commencer à entreprendre. Avec la situation actuelle, ça va beaucoup m’aider, moi et mes parents » , nous laisse entendre la fillette de 15 ans, avant de reprendre son travail, plus déterminée que jamais.

Après ce moment d’entretien avec les pensionnaires du centre, nous retournons à la maîtresse des lieux, visiblement toujours occupée avec une autre fille à qui elle donne des consignes. Sa supervision terminée, elle nous propose de repartir à la boutique, plus calme, pour qu’elle nous explique le sens de ses actions.

Si Jeanne Lompo a décidé d’accueillir et de former des femmes et filles vulnérables, c’est parce qu’elle est, elle-même, passée par une situation de vulnérabilité. Adolescente, elle a été sortie très tôt de l’école et donnée en mariage. Les difficultés de la vie conjugale vont la contraindre à se lancer dans diverses activités comme la restauration, l’aide – ménage et bien d’autres. C’est dans ces conditions qu’elle s’intéresse au tissage et à la teinture qu’elle apprend sur le tas.

Si Jeanne Lompo a décidé de se lancer dans l’humanitaire c’est parce qu’elle est elle-même passée par une situation de vulnérabilité

Avec l’aide d’une de ses connaissances, elle réussit à créer en 1987, une entreprise qu’elle baptise « Faso Beautex », qui propose des tissus en Faso Danfani haut de gamme, des objets de décoration d’intérieure faits à base de pagnes tissés et des vêtements. De fil en aiguille et à force d’abnégation, elle se professionnalise dans le domaine, étendant l’écoulement de ses produits à tout le marché national et même international.

À la survenue de la crise, dans sa volonté d’apporter sa pierre à la réduction de la vulnérabilité des personnes déplacées, Jeanne Lompo décide de mettre son entreprise « Faso Beautex » au service de l’autonomisation des couches vulnérables. Elle crée donc une association qu’elle dénomme Newlife ( Nouvelle vie ndlr) avec pour principale mission de redonner un nouvel espoir aux femmes et filles déplacées internes.

« Depuis le début de la crise sécuritaire, il y a beaucoup de femmes et de filles qui sont laissées à elles-mêmes dans les villages où règne l’insécurité et aussi sur les sites des déplacés internes. Moi, ce que j’ai toujours appris à faire c’est tisser et c’est au tissage que je dois ce que je suis devenue aujourd’hui. Donc, avec la crise sécuritaire, je me suis demandée ce que je peux faire pour venir en aide à mes compatriotes qui souffrent. C’est là qu’il m’est venue l’idée d’apporter ma part de contribution à travers ce que je maîtrise qui est le tissage. Je me suis dit que si par le tissage j’ai pu avoir une nouvelle vie, mes sœurs et mes filles aussi méritent d’avoir une nouvelle vie après, ce par quoi elles sont passées », nous explique la self made woman. Dans cet élan de solidarité, elle va bénéficier en 2021, d’un appui de l’ambassade de France au Burkina Faso à travers un projet dénommé PISCCA pour former 60 femmes déplacées internes au métier du tissage et de la teinture. Avec cet appui, elle initie plusieurs femmes déplacées internes venues de toutes les régions du pays, au tissage et à la teinture. A l’issue de la formation, chaque femme formée est repartie avec un métier à tisser et d’autres matériels d’installation. Sur le site PDI du quartier Pazanni de Ouagadougou, les résultats du travail de Mme Lompo sont implacables.

Lire aussi ➡️Résilience des PDI : Fatoumata et Aminata, ces amazones qui ont refusé de tendre la main

Des filles en train de tendre des fils dans l’atelier de Jeanne Lompo

Mais comment procède Jeanne Lompo pour entrer en contact avec ces femmes ? La procédure est simple selon celle qui a décidé de se rendre utile. Les filles sont recueillies sur les sites des personnes déplacées internes à travers le pays. En accord avec leurs parents, elles sont convoyées dans le centre où elles restent jusqu’à la fin de leur formation. « Pour la plupart des filles qui sont là, ce sont leurs parents qui m’ont contactée depuis Kongoussi pour que je leur apprenne le métier. J’ai formé tellement de filles qui sont réparties dans leurs villages s’installer et commencer elle-même à entreprendre. Cela inspire d’autres parents, surtout les mamans qui m’appellent pour me dire qu’elle demandent à ce que leurs filles viennent chez moi pour apprendre à tisser au lieu de rester là-bas à ne rien faire et un matin on va les prendre pour donner en mariage à bas âge. Donc quand elles aussi repartent et qu’elles démontent ce qu’elles ont appris, c’est soit les époux d’autres femmes ou même les parents d’autres filles déplacées qui m’appellent pour me dire qu’elles aussi sont intéressées par la formation », explique l’humanitaire de vocation, qui dit vouloir à travers son acte, contribuer à sa manière à la réduction des effets du terrorisme sur les personnes déplacées internes en ces périodes difficiles.

De ce qu’elle nous relate, c’est de l’activité des femmes et filles déplacées internes en cours d’apprentissage dans le centre, que se dégagent les moyens de leur prise en charge alimentaire, vestimentaire et sanitaire. Les produits du tissage qu’elles apprennent et mettent en pratique dans le centre, sont aussitôt entreposés dans la boutique « Faso Beautex » et commercialisés. Les bénéfices de ces pagnes et autres produits de leurs mains, servent non seulement à les prendre en charge, mais également, permettront d’offrir à chacune d’entre elles, un métier à tisser au terme de sa formation. Et aux dires de la maîtresse des lieux, chacune des femmes qui est passée par son centre est repartie avec un métier à tisser pour sa propre installation. Et il en sera de même pour cette vague de filles.

Les pagnes tissés par les filles en formation sont aussitôt commercialisés dans la boutique

Au compteur des déplacées internes touchées par les actions de l’association Newlife à ce jour, elles sont, des confidences de Dame Lompo, plus d’une centaine. Et parmi ces femmes, plusieurs successtories qui ont réussi à remonter la pente et à s’imposer en modèles dans leur communauté. « Actuellement, pour les filles seulement qui ont été formées et qui sont réparties, elles valent 100. Il y a des femmes déplacées aujourd’hui qui après leur formation, sont allées créer leur propres entreprises de tissage et qui s’en sortent très bien. A chaque fois, il y a certaines parmi elles qui m’appellent toujours pour me remercier. Souvent elles passent même le téléphone à leurs époux qui me disent merci parce qu’aujourd’hui leurs femmes arrivent à les aider dans les charges qui sont les leurs. Ça, c’est ma plus grande satisfaction », nous laisse entendre l’intendante du centre.

VidéoJeanne Lompo se dit satisfaite des résultats de la formation des femmes déplacées internes…

Parmi les femmes déplacées qui sont passées par le centre de Jeanne Lompo, il y a Alizeta Guira, une des successtories du centre des Lompo. Nous tentons de caler un rendez-vous avec elle, en vain. Après plusieurs tentatives, c’est finalement en décembre qu’elle nous propose une date. En fait, la déplacée interne n’a pas vraiment du temps. Cela, nous le comprenons très vite quand nous rallions le marché de Somgandé, dans l’arrondissement N⁰4 de la ville de Ouagadougou, où elle exerce. « Si vous venez devant la Sonapost du marché, demandez juste d’après Aliza la tisseuse », c’est le repère que nous donne Mme Guira pour retrouver son lieu de travail. C’est aussi effectivement cette phrase qui nous permettra de la rejoindre quand nous débarquons sur les lieux.

Au marché de Somgandé, rares sont les commerçants qui ne la connaissent pas, tant elle s’y est fait une bonne réputation. C’est donc sans grande difficulté que nous rallions son atelier situé au pied d’un immeuble d’habitation. Nous la trouvons en pleine activité. A notre vue, elle arrête sa manœuvre et vient à notre rencontre, sourire aux lèvres. « Aujourd’hui seulement on s’est eu », nous lance-t-elle dans un fou rire, comme pour ironiser de nos différents rendez-vous manqués.

Alizeta Guira en pleine manœuvre

« Désolée, ce n’est pas de ma faute. J’ai un sérieux problème pour honorer mes commandes. C’est trop beaucoup. Donc quand je me lève du matin au soir, le téléphone même souvent je n’y touche pas ! », se justifie la jeune femme déplacée interne. Elle nous confie que c’est en 2021 qu’elle a rejoint le centre de Jeanne Lompo, après près de deux années de disette. Originaire de Déou dans la région du Sahel, Alizeta Guira a été contrainte, avec son époux et ses enfants, il y a quelques années, de fuir pour échapper aux actions des hommes armés.

A leur arrivée à Ouagadougou, l’époux, auparavant grand commerçant à Déou, n’a pas digéré l’idée de repartir à Zéro. Il a vite fait de rallier la Côte d’Ivoire où il est jusqu’à présent. Livrée à elle-même dans le tumulte des difficultés de la vie à Ouagadougou, la jeune femme confie avoir sauté sur l’occasion, quand elle a appris courant 2021, qu’un centre organisait, grâce à un projet, des formations en teinture et tissage de pagnes traditionnels à l’endroit des femmes déplacées internes. C’était son bout du tunnel. Elle affirme avoir dare dare rallié le centre pour s’inscrire.

Dame Guira a retrouvé le sourire grâce au tissage

« Quand nous sommes parties, on ne savait rien du tissage. On ne savait même pas ce qu’est un motif. On ne savait même pas manipuler les fils. On était bleu bleu. Mais, elle (Jeanne Lompo ndlr) nous a tout montré. Elle a pris son temps pour nous apprendre tout ce qu’on devait savoir de la teinture et du tissage. On était 60 femmes dans le centre. Mais elle a beaucoup misé sur chacune de nous. Et en moins de 28 jours, on a fait 5 pagnes traditionnels. C’était incroyable ! », relate Mme Guira.

Aujourd’hui installée à son propre compte, la déplacée est passée maître dans l’art de tisser. Ce métier qu’elle exerce depuis bientôt deux années grâce à la formation reçue dans le centre des Lompo, lui est d’un bien grand secours, à elle et à ses enfants. Dans le marché de Somgandé, elle a réussi à se faire un nom dans le domaine, à telle enseigne qu’aujourd’hui, les commandes affluent dans son atelier. D’ailleurs, pour s’aider dans la tâche, elle a initié sa sœur cadette d’une dizaine d’année au tissage.

« Grâce à Mme Lompo et cette formation, aujourd’hui je peux dire que ça va. Voyez vous-même, voilà ce que j’ai tissé actuellement. Tout ça c’est déjà commandé. Et avec les fêtes de décembre qui approchent, je n’ai vraiment pas le temps tellement les commandes viennent. Quand les gens arrivent et qu’ils voient que le pagne que vous tissez est de qualité, ils commandent et c’est eux-mêmes qui s’en vont dire à leurs amis que dans le quartier là, il y a une dame qui tisse bien. Donc les gens viennent. Souvent même je n’arrive pas à tout prendre parce que je suis débordée. Il ne faut pas prendre aussi pour prendre, si tu sais que tu ne peux pas respecter le délai qu’on te donne », confie-t-elle, le sourire toujours scotché aux lèvres.

Alizeta Guira nous présentant ses œuvres

Si Alizeta Guira semble si heureuse, c’est parce que l’activité qu’elle exerce lui a rendue une joie de vivre qu’elle avait cru avoir définitivement perdu, le soir où elle et sa famille fuyaient leur village en catimini. Elle affirme que la formation lui a rendue trois éléments majeurs : « la Joie de vivre, l’Autonomie et surtout l’Espoir ». « A Déou, on était des commerçants. Les choses allaient bien chez nous. Donc quand on a quitté la ville et vu la manière dont on a été contraints de fuir, ça nous a carrément bouleversé. On a tout perdu du jour au lendemain. Ça n’a pas été facile. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mon mari est allé en Côte d’Ivoire. Il ne pouvait pas supporter. Mais aujourd’hui, quand vous-même vous me regardez, si je vous dis que je suis passée par tout ça, est-ce que vous allez me croire ? C’est parce que le tissage que je fais m’a ramené ma joie de vivre. Je m’en sors très bien. Je ne dis pas que je suis millionnaire mais grâce à Dieu, je ne me plains pas », nous dit la jeune dame, débordante de positivité.

Cette positivité, elle dit la devoir au métier qu’elle exerce mais surtout, au suivi psychologique dont elle a bénéficié avec les autres femmes, au cours de la formation dans le centre de l’association Newlife. En effet, aux dires d’Alizeta Guira, durant les premiers jours de la formation, le centre a fait venir un psychologue qui les a entretenues et conseillées. Cela leur a permis de « se vider » et de « reprendre des énergies positives ». « Les premiers jours, ça n’a pas été simple. Ils ont fait venir des gens pour causer avec nous. Je vous dis que ce jour là on n’a pas pu travailler de toute la journée. D’autres femmes ont pleuré ce jour-là. C’était totalement le découragement. Une telle dit qu’elle a perdu son père dans cette crise, une telle dit qu’elle a perdu son père et son frère le même jour. Il y a une même qui a dit qu’on a égorgé son petit frère. Ce jour-là, toi aussi tu dis que tu es découragée mais quand tu écoutes d’autres raconter leur vécu, tu laisses pour toi. Vraiment ça nous a beaucoup apaisé. Et puis le fait même qu’on se côtoyait entre femmes qui ont vécu la même situation, ça nous a fait oublier beaucoup de choses. Tantie Lompo nous a beaucoup soutenu. Elle nous a dit que rien n’est tard et qu’il faut se battre », relève le jeune femme.

Vidéo – Alizeta Guira rend hommmage à Jeanne Lompo

C’est donc avec optimisme que Mme Guira aborde désormais la vie. Tiens! Elle ambitionne d’ailleurs de s’acheter d’autres métiers à tisser pour agrandir son atelier. De ses projets, elle nous souffle qu’elle projette également de récruter et initier des filles déplacées internes au métier. Une manière pour elle de rendre à son tour le bien qu’elle a reçu de sa « Tantie »: Jeanne Lompo.

Oumarou KONATE

Minute.bf

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