mardi 10 mars 2026
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SOTRACO : Christianne Zoungrana, une femme au volant du bus

Au Burkina Faso, comme dans de nombreux pays africains, certains métiers restent encore perçus comme l’apanage des hommes, en ce que leur pratique exige une force ou une endurance supposément masculine. Pourtant, sur le terrain, des femmes cassent les codes, bousculent ces représentations bien ancrées, et s’imposent. Christianne Zoungrana est de celles-là. Conductrice de bus à la Société de transport en commun du Burkina Faso (SOTRACO) depuis plus d’une décennie, elle exerce son métier avec rigueur et professionnalisme, au point de s’imposer aujourd’hui comme une figure inspirante dans un secteur longtemps dominé par les hommes. Rencontre.

Lundi 12 janvier 2026. Ouagadougou, quartier Zogona, il est 06h. A l’arrêt N1 de la SOTRACO, la ville s’éveille à peine que Christianne Zoungrana est déjà à pied d’œuvre. À l’intérieur du bus dont elle est la conductrice, elle procède à une inspection minutieuse. Coup d’oeil par ci, vérification par là, elle passe au peigne fin chaque centimètre du véhicule, avant de prendre place sur le siège conducteur. C’est un rituel qu’elle repète chaque matin avant que le moteur ne vrombisse et que la journée ne commence réellement.

Le bus de Christianne Zoungrana

Ce matin, sa mission est bien definie : elle doit assurer la desserte de la cité universitaire de l’Institut des sciences (IDS) et convoyer les étudiants vers l’université Joseph Ki-Zerbo. Elle a en charge la ligne spéciale N⁰3, un parcours qu’elle connaît par cœur pour le tenir depuis plusieurs années maintenant. Nous prenons place à ses côtés.

Le trajet se déroule dans le plus grand des silences. C’est un moment presque solennel. Concentrée, Mme Zoungrana garde les yeux rivés sur la route, il n’y a aucune place pour la distraction ! Une quinzaine de minutes plus tard, le bus s’immobilise devant la cité universitaire. Les premiers passagers patientent déjà. Le bus flambant neuf de « IB », du nom de ces nouveaux véhicules révolutionnaires, avance à son point d’arrêt. L’embarquement commence. Chacun présente sa carte d’abonnement avant de s’installer.

Une vue des passagers

Les échanges avec la conductrice sont chaleureux, empreints même de familiarité. A voir la cordialité des échanges, Christianne Zoungrana apparaît très familière sur cette ligne fréquentée en grande majorité par des étudiants. « C’est notre maman hein », nous lance tout sourire, une étudiante qui vient de rejoindre sa place à l’arrière du mastodonte. « Elle est très gentille. On l’aime bien. On n’a jamais eu de soucis avec elle », renchérit Amédée Bazié, un autre étudiant, en deuxième année d’études anglophones.

Pour ces jeunes, la conductrice incarne bien plus qu’un simple agent de transport. Elle symbolise l’audace, celle d’une femme qui a su se faire une place dans un univers longtemps perçu comme masculin. « C’est une maman très posée et très professionnelle. Elle joue pas avec son boulot. Elle nous montre que la femme peut s’imposer dans tous les domaines. Et pour nous, en tant qu’étudiante, c’est un exemple à suivre », témoigne pour sa part Salimata Kanazoé, étudiante en linguistique. Les témoignages s’enchaînent. Chaque passager veut dire « quelque chose sur la tantie ».

« Je rêvais de conduire ces engins-là ! »

Après une quinzaine de minutes d’arrêt, le bus redémarre sous la manœuvre calculée de Dame Zoungrana. Le reste du trajet va s’effectuer sans encombre. À l’arrivée, les étudiants descendent, pressés de rejoindre amphithéâtres et salles de cours. Christianne Zoungrana répond à leurs au revoir avec le même sourire.« Voilà ! C’est fini pour cette matinée ! », lance-t-elle, visiblement satisfaite. Et elle a raison de l’être…

Les étudiants en train de descendre

Débout depuis 4 heures du matin, elle vient ainsi d’achever son programme journalier. Une autre équipe prendra le relais, mais pour elle, le moment est venu de souffler… et aussi de se confier.

Chez Mme Zoungrana, le bus, plus qu’un outil de travail, fait partie intégrante de son histoire. Depuis l’enfance, à l’en croire, les cars ont toujours été au cœur de ses rêves. C’est cette passion qui l’a conduite à la SOTRACO dans les années 2007-2008 en tant que Contrôleure. Pendant près de dix ans, elle va exercer cette fonction avec sérieux et dévouement, et au fil des années, l’envie de manier le volant prend le dessus. « Quand je voyais les hommes conduire, ça me plaisait. Je m’étais éprise de passion pour ce métier et je rêvais de conduire ces engins-là », confie-t-elle.

Christianne Zoungrana est machiniste depuis 2014

En 2014, elle décide donc de franchir le pas. Soutenue par ses collègues et surtout par son époux, elle passe le permis D et s’inscrit au concours de machiniste. Elle est alors la seule femme parmi les candidats, une première à la SOTRACO. Elle va passer haut les mains les tests d’entrée et est déclarée admise. Elle rejoint la formation et après des mois de perfectionnement, elle en ressort totalement aguerrie. Elle est officiellement intégrée au corps des machinistes. Voilà maintenant 12 ans qu’elle exerce ce metier dans la rigueur et la constance.

Si Christianne Zoungrana parvient à garder le cap dans un travail aussi exigeant, c’est certes grâce à son abnégation, mais aussi et surtout, à l’appui indéfectible de sa famille. Son époux et ses enfants, dit-elle, constituent un socle qui la pousse à donner le meilleur d’elle-même. « Mon époux m’a toujours soutenue. Il m’a toujours encouragée. Mes enfants aussi. Et ça, ça me pousse à toujours me surpasser », confie-t-elle.

Christianne Zoungrana au volant

Ce soutien, précise-t-elle, s’est révélé crucial en 2017, lorsqu’elle a été victime d’un accident sur la RN5, au niveau du quartier Balkuy. Un épisode douloureux qui reste encore gravé dans sa mémoire. « Ça n’a pas été facile du tout. J’en ai beaucoup souffert. Aujourd’hui encore, quand je pense à ça, j’ai des frissons », raconte-t-elle.

« Elle assure ! »

Ce soutien familial, combiné à l’ardeur au travail de Christianne Zoungrana, a fortement contribué à asseoir sa réputation dans le secteur. Au sein de l’équipe des machinistes de la SOTRACO, elle s’est aujourd’hui imposée comme un modèle de dévouement. À la nationale du transport intra-urbain, le nom de Christianne Zoungrana rime avec professionnalisme et exemplarité. Pour nous en convaincre, nous mettons le cap sur le siège de la SOTRACO, où nous rencontrons la Directrice de l’exploitation du réseau, Fatou Ganou/Poda. C’est elle qui pilote les équipes opérationnelles, notamment les chefs de ligne, régulateurs, conducteurs et le personnel de terrain, une tâche immense, assumée par une dame de fer que nous retrouvons, assise à son bureau, téléphone à l’oreille.

Fatou Ganou/Poda, Directrice de l’exploitation à la SOTRACO

Pour Mme Ganou, dame Zoungrana incarne la combativité et la bravoure féminine. À la SOTRACO, confie-t-elle, elle fait partie des employés modèles. « Je peux dire qu’elle fait partie de nos employés modèles. En tout cas, depuis que je suis à la direction de l’exploitation, je n’ai jamais rien eu à lui reprocher. Elle a une très bonne conduite. Elle a la maîtrise du volant et surtout la conduite économique. Et sur le terrain, elle s’entend avec tout le monde, que ce soit avec la clientèle, nos enfants, les étudiants », affirme Mme Ganou/Poda.

À en croire ses confidences, dame Zoungrana figure parmi le personnel qui jouit d’une solide expérience en matière de conduite. Tant sur le réseau ordinaire que sur les lignes spéciales, « elle assure », insiste la directrice. Pourtant, précise-t-elle, aucun traitement de faveur ne lui est réservé. Tout le personnel de la SOTRACO est traité à la même enseigne. « Ce n’est pas parce qu’elle est une femme qu’il y a un traitement spécial pour elle, non. Tout le personnel est traité de la même façon, aussi bien au niveau de la programmation que des lignes. Mais malgré cela, elle assure », souligne-t-elle.

Elle précise d’ailleurs qu’en plus de Mme Zoungrana, pionnière en la matière, au moins seize autres femmes travaillent comme conductrices à la SOTRACO. Et à son image, elles s’imposent et assurent au volant. « On a plusieurs femmes, que ce soit sur le réseau de Ouaga, de Bobo ou de Koudougou. Elles assurent toutes. Elles n’ont pas de problème. Le volant, elles le maîtrisent très bien », indique Mme Ganou.

D’après ses explications, deux vacations sont prévues pour les machinistes : celle du matin, qui débute à partir du terminus périphérique à 5h00, et celle du soir. Pour ces deux vacations, les femmes sont engagées au même titre que les hommes, même si en période de gestation, elles sont temporairement déchargées de la conduite pour occuper d’autres fonctions. « Quand elles sont en période de gestation, on les affecte à d’autres postes jusqu’à l’accouchement. Et après, si elles souhaitent repartir sur le réseau, on les remet sur le réseau », précise-t-elle.

Foi de la directrice de l’exploitation, en ce XXIe siècle, les femmes peuvent exercer presque tous les métiers dits d’hommes, pour peu qu’elles y mettent le cœur. En matière de conduite, l’expérience a même révélé, selon elle, qu’elles font preuve d’une plus grande maîtrise. « Les femmes sont plus sereines que les hommes. Elles ont plus de sang-froid et de prudence quand elles sont au volant », estime-t-elle, avant de généraliser : « Quand une femme est dans un métier, elle le prend très au sérieux et l’exécute avec toutes les technicités possibles ».

Il faut donc, de son avis, donner aux femmes l’opportunité de faire leurs preuves à tous les niveaux. Cette philosophie, la SOTRACO l’a compris. D’après Mme Ganou/Poda, des femmes sont présentes à tous les maillons de la chaîne au sein de la société. A la mécanique, au contrôle, à la caisse comme au volant, on les retrouve.

« Chez nous, à la SOTRACO, les femmes occupent tous les postes de travail. On les appelle généralement le personnel de roulement. Ici, il n’y a pas de métiers pour les hommes et d’autres pour les femmes. Nous sommes tous dedans. Vous remarquez que moi-même je suis une femme, mais c’est moi qui gère tout le réseau national. C’est dire que les femmes peuvent », a-t-elle, martelé tout en rendant hommage à toutes celles qui, comme elle et Christianne Zoungrana, bravent les préjugés pour s’imposer dans ces métiers dits d’hommes.

Oumarou KONATE

Minute.bf

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