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mercredi 28 septembre 2022

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GHANA-WAMECA 2018: Abdel Aziz Nabaloum, des Editions Sidwaya, remporte un premier prix

Le journaliste Abdel Aziz Nabaloum des éditions Sidwaya a remporté à Accra au Ghana, le premier prix dans la catégorie « Droits de l’Homme », lors de la  cérémonie africaine de distinction Wameca 2018 avec son article « Maison d’arrêt et de Correction de Ouagadougou : Une journée auprès des vies en sursis. » 

C’est un reportage qui dépeint les conditions de vie des condamnés à mort à la Maison d’arrêt et de Correction de Ouagadougou.

En rappel, WAMECA est une initiative de la Fondation des Médias d’Afrique de l’Ouest (MFWA) et vise à promouvoir l’excellence des médias dans la sous-région. La conférence examine les défis majeurs auxquels font face les médias et explore les différents moyens par lesquels les parties prenantes peuvent efficacement soutenir les médias dans la promotion de la bonne gouvernance, l’intégration régionale et la paix en Afrique de l’Ouest.

Nous vous proposons l’intégralité de cet article: 

MACO : une journée auprès des vies en sursis

A la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO), des détenus séjournent depuis belle lurette, dans le couloir de la mort. Condamnés à la peine capitale (depuis 19 ans, 14 ans…), ils vivent dans une incertitude cruelle, se demandant si chaque jour sera pour eux, le dernier. De cellule en cellule, en une journée, nous avons côtoyé la mort avec eux…

Il est 7h20mn, ce vendredi 13 octobre, sur la route nationale n°4. Le soleil commence à distiller ses rayons sur la capitale burkinabè. Encore trois minutes à avaler la poussière sur le tronçon Hôpital Yalgado-Echangeur de l’Est avant d’atteindre la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Nous sommes enfin, devant le plus grand centre pénitentiaire du Burkina Faso. En  ce début de journée, l’heure n’est pas encore à l’affluence. Au poste de contrôle, les gardes s’affairent à vérifier les identités des visiteurs et à filtrer les entrées et sorties. Pièces

d’identité, téléphones portables…tout doit rester ici, lance la sentinelle de faction. A défaut d’un permis de communiquer, nous lui tendons notre autorisation d’accès. Un regard rapide sur notre bout de papier, il soupire : « c’est vous qui partez voir les condamnés à mort ? ». Avec un regard interrogateur, il nous passe au « scanner ». Après cette fouille minutieuse, le premier responsable de la MACO, Claude Ouédraogo, donne son « ok » pour rencontrer les pensionnaires du couloir de la mort. Illico presto, le contrôleur Yemsé Ouédraogo est dépêché.

« J’espère que vous n’êtes pas armés? », insiste-t-il pendant qu’il nous conduit à « ces prisonniers spéciaux ». Négatif ! Avons-nous répondu. Rassuré, nous traversons sous bonne escorte un large terrain de football: direction le grand bâtiment. C’est là que Roger N’bah, Saul de Tarse, Bahanla Lompo et Siaka Sanou sont gardés comme du lait sur le feu. Ils ont tous été condamnés à mort pour crime. Les odeurs pestilentielles de la bâtisse nous accueillent. Construit en 1947, le bâtiment est dans un état piteux. Son délabrement est très avancé. Des tuyaux usagés pendent par-ci, par-là. Les eaux des toilettes ruissellent partout. Difficile de respirer une bonne bouffée d’air. « Soyez prudents, comme ce sont des gens qui n’ont rien à perdre, on ne sait jamais », prévient le contrôleur. Un banc et une chaise sont rapidement disposés au pied du plus vieil édifice de la prison. Installé dans la chaise en plastique, nous les attendons impatiemment. Extirpé des tréfonds de sa cellule, Roger N’Bah avance lentement.

                                                               Une vie en enfer

Filiforme, crâne rasé, vêtu d’une chemise marron fleuri, il prend place sur le banc après une chaude poignée de mains. Peu loquace, Jean Roger N’Bah, ex-soldat de l’unité d’élite camerounaise, moisit dans le couloir de la mort depuis 2007. Venu au « pays des Hommes intègres » pour renforcer ses pouvoirs mystiques, son destin a chaviré. Un coup de poignard a suffi pour faire basculer sa vie. En effet, en 2007, une altercation avec son intermédiaire, Drissa, tourne au drame. Dans la bagarre, Drissa a reçu un coup de poignard mortel.  La sanction a été fatale : une condamnation à mort. Père de quatre enfants, sa vie est devenue un enfer sur terre. Aucune nouvelle de sa progéniture et des siens restés au pays de Paul Biya. Loin de son Cameroun natal, il ne reçoit aucune visite. Isolé des autres détenus, coincé dans le couloir de la mort, il vit chaque jour sa détention comme le dernier sur terre, dans l’attente de son éventuelle exécution. Désespéré, l’idée de se suicider a effleuré son esprit plusieurs fois. Mais, les multiples tentatives se sont soldées par des échecs. Siaka Sanou a 44 ans. A 25 ans, il a écopé de la peine capitale pour crime. Une bagarre avec son cousin pour des mangues, a changé le cours de sa vie. « J’ai cueilli des mangues, devant leur cour et il m’a demandé de les lui remettre. Lors de la bagarre, il a reçu des coups sur la tête et trois jours après, il a rendu l’âme », se souvient-il. Dans la solitude froide d’une cellule de quelques m2, habité de la seule perspective de sa mort programmée, il ne supporte plus ses conditions de détention. « Ici, c’est vraiment un enfer », lance-t-il, tout désemparé. La voix à peine audible, cheveux grisonnants, affaibli par les maladies, depuis sa condamnation à mort en 1998, il est abandonné par sa famille à son triste sort. Dans l’attente du jour-J, il ne bénéficie pas de soins médicaux adaptés. Mais, Siaka n’est pas encore au bout de ses peines. Peau décharnue, le regard livide, il tient difficilement sur ses deux jambes. Entre deux mots, il est obligé de se tenir la hanche pour se tenir debout. Depuis 19 ans, il guette les pas des gardiens et le tintement des clefs qui s’approchent de sa cellule chaque matin. Il se demande si son tour est venu, s’il va être exécuté aujourd’hui. Condamné à mort à Bobo-Dioulasso en 1998, l’idée de se suicider l’a aussi effleuré. Confinés, seuls dans leurs cellules, les détenus n’ont droit souvent qu’à un seul repas par jour. Une nourriture insipide, principalement composée de « tô sec », sans sauce. C’est sur leurs propres fonds, ou grâce à la bienveillance de leurs proches, qu’ils se procurent davantage de mets. Les détenus sous le coup d’une peine capitale sont toujours à l’étroit, séparés des autres prisonniers et privés d’activités pédagogiques, récréatives, religieuses…Pas de bibliothèque, pas d’atelier de soudure ou de menuiserie…Oubliés, certains sont abandonnés à leur propre sort, dans leurs geôles.

Délaissé par sa famille, depuis sa condamnation pour le crime de sa dulcinée, Bahanla Lompo vit l’isolement complet et prolongé. Régulièrement enfermé dans sa cellule (ndlr : 22h/24 par jour) depuis quatre ans, il passe ses journées à ne rien faire. Plongé dans l’ennui et l’oisivité, il marche en rond dans sa cellule. « C’est difficile pour nous. A chaque fois, tu es enfermé dans la cellule », regrette-t-il. L’ex-caporal du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) a été condamné à mort par le Tribunal militaire le 30 juin 2015 pour crime prémédité et guet-apens. Pendant les quatre ans dans les geôles, il s’est toujours demandé si le jour qui se levait, serait celui de son exécution. Il attend chaque matin qu’on lui annonce sa pendaison ou sa fusillade. Vêtu d’un tee-shirt et d’un pantalon rayé, il fuit notre regard. Tête baissée, voix enrouée d’émotions, ses larmes commencent à remplir ses prunelles. Après quelques minutes de silence, il nous replonge dans la nuit du 9 mars 2013, où sa vie a basculé. Ce jour-là, face à l’intransigeance de celle qui était jusque-là sa copine à donner des explications sur des soupçons d’infidélité et de deux avortements, le caporal d’alors s’est replié à son domicile, se souvient-il. De là, il ressort à pied, avec une AK47 contenant 22 balles, portée en bandoulière sous un manteau. Après une marche sur environ 4 Km, il prit place dans une buvette à quelques dizaines de mètres de la cour de Bernadette Tiendrebéogo, sa dulcinée. Il était ainsi à une distance qui lui permettait de la guetter. Cigarette à la bouche, il commande une liqueur « éperon ». Peu de temps après, il rallie l’entrée de ladite cour, et après une deuxième cigarette terminée, il poussa le portail. Et, c’est Bernadette qu’il aperçoit. Aussitôt, la fille rejoint, à pas de course, une chambre, en refermant la porte derrière elle. Quelques secondes après, la serrure reçoit deux coups de feu. La porte cède. Bernadette est en face de lui, déjà atteinte d’une balle. Aveuglé par la colère, Bahanla tire encore sur elle. Après le quatrième coup de feu, l’arme du crime se bloque. Le crâne ouvert, le corps de sa « bien aimée » est sans vie. Placé dans l’antichambre de la mort, il est convaincu qu’un jour, il risque d’être pendu ! « Mais, vous ne saurez jamais quand», craint-il. « C’est à la dernière minute seulement, que vous comprendrez que votre tour est venu », lance-t-il. Le moment le plus terrible, disent les condamnés à mort, c’est entre 9 h et 10 h 30, lorsque les clés des portes et des verrous grincent. Ils guettent le bruit des rangers des gardes dans le couloir. Lorsqu’ils se rapprochent de plus en plus, ils tremblent. Les dents claquent. Ils se recroquevillent sur leur lit. Entre la mort et eux, il n’y a plus qu’une porte. Elle va s’ouvrir. Et puis, c’est fini. Les gardes sont passés. Ce n’est pas pour aujourd’hui et jusqu’à quand ? Encore une journée de gagné.  Vivre avec la hantise de la mort ! Tel est le calvaire quotidien dans le couloir de la mort.  Peu de détenus échappent au syndrome de l’attente de la mort : dépression, maladie mentale, apathie, repli sur soi-même, méfiance exacerbée.

Saul de Tarse a été condamné à mort pour le meurtre de ses deux copines en 2004. Depuis 13 ans maintenant, il attend le jour fatal. Enfermé seul, sous « garde rapprochée », avec un droit restreint aux visites et une « activité » seulement réduite à la Cour d’appel de demandes adressées pour échapper à l’exécution. Dans la «boîte», il n’y a rien à faire, dit-il. Barbu, svelte, habillé d’un jean assorti d’une paire de baskets, il hoche sa tête avant de dire : « Tu restes juste assis dans ta boîte, toute la journée, jour après jour, année après année, à attendre de mourir ». Pas d’espoir, pas de chance de rédemption pour ceux qui sont coupables, pas de moyens de confier son remords, déplore-t-il, les bras croisés et le regard pointé sur les détenus qui se dirigent en file indienne vers le parloir.

                                                    Le chemin de la repentance

Des tentatives d’évasion de certains détenus ont restreint davantage leur liberté. L’avenir incertain, ils ont un seul mot à la bouche : le regret.  Eloignés des lieux de culte, ils ont confié leur triste sort à l’Eternel. « Même indépendamment de ta volonté, au lendemain de ces crimes, tu te rends compte que tu as fait du mal. Cela te brise, parce qu’il y a quelque chose en toi qui disparaît pour toujours », murmure Saul. Silence ! Il hoche encore sa tête dans tous les sens avant de lâcher : « Ce n’est pas facile ». Pour supporter son fardeau, il a confié sa vie à Dieu. Tête baissée, le condamné à mort explique : « Depuis 2010, la femme du pasteur Karambiri est entrée dans ma vie. C’est grâce à elle que j’ai encore cette force de me coucher et de me réveiller et de supporter mon fardeau ». Rempli de remords, il ajoute : « J’ai commis ces crimes indépendamment de ma volonté. Cela ne pourra plus m’arriver parce que j’ai vécu l’expérience dans des conditions difficiles ici». Le regret est éternel pour Roger N’Bah. Un regard rétrospectif sur son crime, il n’arrive pas à comprendre cette page sombre de sa vie. Mais, sa force de survie, il la tire du psaume 55  verset 23 : « remets ton sort à l’Eternel et il te soutiendra ». Dépossédés de nos téléphones portables, nous n’avons plus la notion du temps. Les brillants rayons de soleil commencent à transpercer nos pores. Il est 12h, 13h…? Nous ne saurons répondre à notre interrogation, encore moins nos interlocuteurs qui ont perdu le « réseau » depuis belle lurette. Postés devant la cour de recréation des détenus, les soldats qui filtrent les entrées et sorties ,  en ce lieu, ont les yeux rivés sur nous. En ce jour de visites, des détenus, en rangs serrés, se dirigent vers le parloir. Les plus curieux nous lancent un « bonjour » au passage. Du haut du minaret, un garde, arme au poing, ne cesse de pointer son regard vers notre direction.

                                                     « Si j’avais une chance… »

L’assistant de la garde de sécurité pénitentiaire avance vers nous. « On va monter maintenant dans les cellules. Mais avec les odeurs, ce n’est pas facile. Cela peut vous donner des ballonnements. Mais, vous allez profiter connaître nos conditions de travail », lance-t-il. Un cocktail d’odeur d’urines et d’excréments humains que transporte le vent nous est servi, lorsque nous gravissons les marches du bâtiment. L’assistant n’avait pas tort. Un silence de cimetière envahit les lieux. Seuls les bruits des bottes témoignent d’une vie. Les couloirs sombres laissent présager de la présence de la mort. Nous sommes devant la cellule n°8. En deux tours de clé, la grosse porte métallique s’ouvre. Dans la cellule, tout est dépassé. Pas de fenêtre. Pas d’horloge. Les rayons du soleil peinent à y pénétrer. L’hygiène a foutu le camp. Pas de W.C. Les tuyaux délabrés entraînent un déversement des eaux usées (urines, excréments) dans les cellules. L’odeur nauséabonde embaume la « cabane ». Bahanla Lompo y a élu domicile. Un matelas posé à même le sol, un carton qui lui sert de valise, des ustensiles de cuisine sont posés pêle-mêle. « Vous voyez ce tô, je l’ai reçu, il y a une semaine. Souvent, votre assiette part pour ne revenir qu’une semaine après, avec rien », relate-t-il, les yeux hagards. Un regard sur le mur droit, l’on peut lire la pensée de Marc Aurèle : « Les conséquences de la colère sont beaucoup plus graves que ses causes ». « Oui, j’ai compris tard, le sens de cette pensée », confie-t-il, les yeux noyés de larmes. Un coup d’œil dans la cellule n°10, des nattes sont dressées, un poste radio, une télévision, un ventilateur. Au mur, trônent des posters de la Vierge Marie. Malgré ce « luxe », Roger N’Bah ne supporte pas sa solitude. Un clin d’œil dans la cellule de Siaka Sanou, sa situation n’est pas enviable. Le plus ancien condamné à mort de la prison vit dans des conditions effroyables, dans la cellule n° 11. Un matelas d’à peine 5 cm d’épaisseur lui sert de couchette. « C’est tout ce que j’ai ici », lance-t-il, tristement. Entre deux pas, nous sommes dans la demeure de Saul de Tarse. Un gigantesque poster avec un large sourire  « illumine » la cellule n° 12. « Je l’ai dessiné dès les premiers jours de ma détention. Cette image représente ma mère qui est l’un de mes soutiens indéfectibles », raconte-t-il. Avant que les grosses portes métalliques ne se referment derrière eux, Roger N’Bah, Sanou Siaka, Bahanla Lompo et Saul de Tarse nous confient qu’ils rêvent d’une nouvelle vie. Emu, partagé entre la tristesse et le désespoir, le doyen d’âge des condamnés atteste : « Comme nous avons vécu beaucoup de choses en prison, nous connaissons la valeur de la vie. Si nous avions une chance, c’est nous-mêmes qui allions conseiller les autres pour qu’ils ne commettent pas de tels actes qui marqueront toute leur vie». Même si son pourvoi en cassation n’a pas encore eu d’écho favorable depuis ses 13 ans de détention, Saul de Tarse nourrit l’espoir de recouvrer un jour la liberté. « Donner la chance à un individu, il n’y a rien de plus miséricordieux. Le criminel d’hier peut devenir un meilleur homme. Tout dépend de la chance qu’on lui offre et de ce qu’il en fait », susurre-t-il. « La famille d’une de mes victimes m’a pardonné. Le père est même venu me voir », explique-t-il. En attendant une éventuelle grâce présidentielle ou au pire des cas, d’être passés aux armes, N’Bah et Saul ont commencé à consigner leur vie dans une œuvre. Rongé par la maladie, très affaibli, Siaka Sanou n’attend plus rien de la vie. Les espoirs perdus et malgré ses conditions de détention particulièrement éprouvantes, Bahanla Lompo a un vœu qui lui est très cher : obtenir un jour, la clémence de la famille de sa victime, même si ses multiples lettres de pardon à sa « belle-famille » sont restées sans suite. Brisés, anéantis, ils espèrent franchir, un jour, les portes du pénitencier sur pieds.

Abdel Aziz NABALOUM
emirathe@yahoo.fr

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