Alors en baisse les années antérieures, la fécondité est en stagnation dans la ville de Ouagadougou ces deux dernières décennies. C’est ce qu’indiquent des résultats de recherches d’une équipe de l’Institut supérieur des Sciences de la population (ISSP). Ces résultats ont été partagés avec les professionnels des médias, au cours d’un atelier, le jeudi 25 mai 2023 à Ouagadougou, en vue de les informer et sensibiliser sur la situation de la fécondité dans la ville de Ouagadougou.
« Stagnation de la fécondité », s’entend par le fait que « la fécondité reste à un niveau plus ou moins constant sur une période donnée », a défini Dr Moussa Bougma de l’équipe de recherche sur la question. Cette « stagnation de la fécondité » a été constatée dans la ville de Ouagadougou par ladite équipe. Comment comprendre cet état des faits ?
« En termes de stagnation, c’est juste le ralentissement de la fécondité qui était en baisse à Ouagadougou. Mais, on a constaté que, depuis 2003, ça ne baissait plus », a d’emblée caratérisé Dr Bougma. Précisément, dit-il, « depuis plus de deux décennies, à Ouagadougou, la fécondité stagne autour de 3,1 enfants par femme ». Ce constat est supporté par 4 principaux facteurs.
La progéniture, assurance vie de certaines femmes
La contribution des femmes migrantes venues du milieu rural et qui s’installent dans les périphéries est le premier facteur de cette stagnation de la fécondité à Ouagadougou. « Ces femmes contribuent beaucoup plus au niveau de la fécondité que celles qui sont nées à Ouagadougou. Cela est lié à leur profil socio-économique, car, quand elles viennent, elles sont faiblement éduquées, elles sont installées dans les périphéries où il n’y a pas de service de santé et de panification familiale (PF) », a expliqué M. Bougma, qui ajoute que « généralement, elles viennent rejoindre leur mari et donc, sont dans des conditions propices pour faire des enfants ». En chiffres, l’étude faite sur un échantillon de 40 057 individus dont 17 810 (44,5%) immigrantes du milieu rural, dans 5 quartiers de l’Observatoire de Population de Ouagadougou (OPO) entre 2010 et 2017 a révélé que « pendant que l’Indice synthétique de Fécondité (ISF) des femmes natives de la ville est restée inférieur à 3,2 enfants par femme sur la période étudiée, celui des immigrantes du milieu rural est resté supérieur à 3,5% enfants par femme ».

Le second facteur de la stagnation de fécondité à Ouagadougou, selon l’équipe de l’ISSP est « la recherche de la mixité des enfants », c’est-à-dire, « le fait de vouloir coûte que coûte avoir un garçon (perpétuer la lignée, avoir quelqu’un sur qui compter) et une fille (travaux domestiques…) pour des raisons diverses… ». Cela amène les gens à avoir des enfants supplémentaires au-delà du nombre qu’ils avaient décidé. L’analyse des données de cette étude a porté sur un effectif total de 2 824 femmes. L’enquête a révélé que « la moitié des femmes (52,3%) désirent des enfants supplémentaires » et parmi elles, « la moitié (52,0%) a une préférence pour la mixité des sexes ».
Troisièmement, Moussa Bougma a expliqué la stagnation de la fécondité des femmes à Ouagadougou par le fait que « les parents considèrent l’enfant comme un capital vieillesse ». « L’enfant, a souligné l’étude, est comme un investissement sur lequel on peut compter pour ses vieux jours ». « Qui dit investissement, c’est quand tu en as beaucoup que tu peux en profiter. Malheureusement aussi, plus les enfants sont nombreux, plus on a à leur assurer une bonne éducation, une bonne insertion socio-économique et à la fin, on peut aussi perdre cet investissement », a-t-il relativisé avant de suggérer aux parents de non seulement « investir dans les enfants » mais aussi de « mettre quelque chose de côté pour ne pas mettre tous ses œufs dans un seul panier ».
Pour avoir mené l’étude sur 2 824 femmes dont 1 339 en zone non-lotie et 1 485 en zone lotie, de septembre à novembre 2021 dans la zone d’intervention l’OPO, autour de la question : « Par quel moyen principalement comptez-vous vivre dans votre vieillesse ? », les chercheurs ont révélé que « 79,1% de femmes comptent sur leurs progénitures pour vivre leur vieillesse ». Outre ces dernières, seulement 9,1% comptent sur leur épargne/pension, 8,1% sur leurs revenus d’activités économiques et 2% sur l’entraide familiale. A ce titre, Dr Bougma, dans sa présentation, a fait savoir qu’en termes de fécondité réalisée, « les femmes qui comptent sur leurs enfants pour vivre dans la vieillesse ont en moyenne plus d’enfants ». « Le nombre moyen d’enfants nés vivants de ces femmes est de 3,5 » contre en moyenne 3 enfants pour celles qui comptent sur leur épargne/pension.
Le quatrième facteur est « la faible implication des collectivités locales ». « Malgré les efforts du gouvernement(…), notent les enquêteurs, dans le milieu comme dans les quartiers périphériques des villes, les centres de planification familiale sont très rares et lorsqu’ils existent, sont de mauvaise qualité et leur accessibilité n’est pas aisée ». « Il faut qu’elles réorientent leurs actions au niveau des périphéries pour que même la femme quand elle vient à Ouagadougou, s’installent, qu’elles soient dans les conditions pour qu’elles puissent contrôler au mieux leur fécondité », a recommandé M. Bougma.

L’étude, dira Dr Bougma, vise à mettre à disposition « des données fiables pour maitriser les populations des villes ». « On peut penser que 3 enfants par femme à Ouagadouou, c’est peu, mais ce nombre global peut cacher des disparités parce que dans les périphéries, les femmes sont au-delà de 4 ou 5 enfants. Cela peut poser un problème si on n’arrive pas à donner une bonne éducation à tous les enfants qui vont naitre et même à ces femmes. Il faut qu’on travaille à voir comment réguler la fécondité pour mieux assurer une bonne planification de nos villes et éviter tous les problèmes liés à l’accès à la terre, aux lotissements… », a-t-il commenté.
Stagnation de la fécondité à Ouagadougou, menace ou opportunité ?
M. Bougma considère que cette « stagnation de la fécondité » est « proche d’une menace plutôt qu’une opportunité ». Heureusement, Dr Bougma et ses paires pensent que si les résultats sont exploités, l’on peut « anticiper pour transformer cela en opportunité ».
Pour ce faire, l’enquête a recommandé aux politiques, de revoir les politiques en ce qui concerne les femmes qui s’installent dans les périphéries, pour qu’elles puissent avoir « un système d’accueil pour voir comment les insérer sur le plan socio-économique ».
Au niveau de l’assurance vieillesse, Moussa Bougma pense qu’il faut « des campagnes de sensibilisation pour que les gens prennent conscience que les vieux jours se préparent maintenant » ; qu’il ne faut pas « seulement compter sur ses enfants ».
Aussi, recommande-t-il la sensibilisation « sur la recherche coûte que coûte d’avoir au moins un garçon et une fille », arguant qu’ « on peut avoir uniquement des filles comme uniquement de garçons et mieux s’en sortir, pour peu que l’on puisse mieux s’occuper des enfants, les préparer pour réussir leur avenir ». Et cela, « au lieu de se retrouver avec une dizaine d’enfants pour compromettre leur avenir ».
Enfin, a-t-il invité les collectivités locales à « intensifier la planification familiale » pour « contribuer à mieux planifier les villes ».
Pour tout ce travail, l’équipe de recherche a été félicitée par le Directeur de l’ISSP, Pr Abdramane Soura. Il a nourri l’espoir que ces résultats pourront aider à la prise de décision en matière de politique liée à la fécondité, invitant la presse du même coup à valoriser les résultats de cette enquête par sa divulgation.

Ainsi, des exemplaires de l’étude ont été mis à disposition des professionnels des médias pour exploitation, afin d’informer les populations sur la situation de la fécondité à Ouagadougou et ses implications.
Il convient de signaler que l’étude a commencé en 2020 pour finir en 2022. Les données ont été collectées dans 5 quartiers de la partie Nord de Ouagadougou où existe l’OPO depuis 2008 pour suivre les personnes qui y habitent.
Franck Michaël KOLA
Minute.bf






