dimanche 25 janvier 2026
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Difficultés de collaboration dans la prise en charge médico-sociale des femmes accusées de sorcellerie à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso

Auteurs : Blahima KONATÉ1, Abdramane BERTHÉ2, Lalla BERTHÉ-SANOU3, Abraham FRANSSEN4

1 Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique/

Institut de recherche en science de la santé (CNRST/IRSS), Burkina Faso

2 Université Daniel Ouézzin Coulibaly, Burkina Faso

Centre MURAZ, Burkina Faso/Institut National de Santé Publique, Burkina Faso 

Université Saint Louis, Bruxelles, Belgique 

Auteur correspondant : Konaté Blahima, koblahima70@gmail.com

Introduction

Au Burkina Faso, le vieillissement affecte différemment les hommes et les femmes. Les femmes âgées sont nettement plus touchées par l’analphabétisme et l’exclusion sociale (Konate, 2015)., notamment en raison d’accusations de sorcellerie. Ces accusations, souvent liées à des décès inexpliqués dans l’entourage, entraînent des violences physiques (coups, blessures, lapidations), des traitements humiliants et un bannissement de leur communauté. En 2011, les services sociaux avaient enregistré 569 personnes, majoritairement des femmes âgées, exclues pour ce motif (Ministère de l’action sociale et de la solidarité nationale, 2011). Malgré l’adoption de plans d’action nationaux (2012-2016) et de lois de protection (2015, 2016), la pratique persiste. Un défi majeur identifié est la faible collaboration entre les différents acteurs impliqués dans la prise en charge médico-sociale de ces victimes. Cette étude vise donc à analyser les difficultés de collaboration entre les services de l’action sociale, de la santé et les associations, et à proposer des solutions concrètes.  Cet article de vulgarisation est tiré de l’article scientifique « Prise en charge médico-sociale des femmes âgées accusées de sorcellerie (Burkina Faso) », publié dans  Médecines endogènes africaines à (re)populariser, sous la direction de Sariette et Paul Batibonak, dans les éditions Monange, 2023, pp. 131-150.

Méthodologie : La Méthode d’Analyse en Groupe (MAG)

Pour atteindre cet objectif, les chercheurs ont eu recours à la Méthode d’Analyse en Groupe (MAG). Il s’agit d’une méthode de recherche-action participative formalisée à l’Université Saint-Louis de Bruxelles. Contrairement aux entretiens classiques, la MAG place les participants en position d’analystes de leurs propres expériences. L’équipe était composée de chercheurs (un animateur et un rapporteur) et de onze participants : quatre professionnels de l’action sociale, trois agents de santé et quatre personnes âgées. La méthode s’est déroulée en quatre phases :

✓ Le récit : Proposition et sélection démocratique d’un récit vécu.

✓ Les interprétations : Analyse collective pour dégager les enjeux, les convergences et les divergences de points de vue.

✓ L’analyse : Synthèse et confrontation avec des apports théoriques.

✓ Les perspectives pratiques : Élaboration de recommandations.

Parmi les onze récits proposés, le groupe a choisi d’analyser en profondeur celui intitulé « La sorcière », jugé le plus représentatif des problèmes de collaboration.

Résultats

1. Le récit « La sorcière » : un cas paradigmatique

Le récit raconte le cas de Mme OS, environ 73 ans, devenue une « exclue sociale » après le décès successif de son époux et de tous ses enfants. Accusée d’être responsable de ces morts par sorcellerie (« mangeuse d’âmes »), elle a subi des coups et blessures. Conduite au Centre Médical avec Antenne Chirurgicale (CMA) de T., elle y est restée une nuit entière sans recevoir de soins, car elle n’avait ni moyens financiers ni accompagnant. Saisis par la police, les services de l’action sociale l’ont transportée d’urgence à moto (faute d’ambulance) de retour au CMA. Sur place, les infirmiers ont refusé de la soigner. Ce n’est qu’après de longues discussions avec le médecin-chef du CMA, et sous la condition expresse du remboursement ultérieur des frais, qu’une prise en charge médicale a finalement été acceptée.

2. Les trois enjeux principaux dégagés par l’analyse collective

Enjeu 1 : Quelles explications à l’attitude de la population ?

Les interprétations des participants ont divergé entre le vide juridique et la charge socioéconomique. En effet, certains participants ont estimé que l’absence de loi criminalisant spécifiquement la sorcellerie (contrairement à d’autres pays africains) et la difficulté à prouver ce délit en justice laissent un vide, encourageant la justice populaire. Par contre pour d’autres estiment que l’exclusion sociale de la dame est un est un moyen pour la communauté de se débarrasser de la prise en charge de membres âgés devenus dépendants, l’accusation de sorcellerie servant d’alibi pour justifier une telle attitude. 

Enjeu 2 : Les obstacles à la collaboration entre l’action sociale et la santé

Le constat d’une collaboration défaillante est unanime, mais les causes identifiées varient. La méconnaissance des textes et des rôles serait la première cause. Ainsi plusieurs agents de santé avouent méconnaître les textes régissant leurs relations entre les services en charge de l’action sociale et ceux en charge de santé.Le rôle de cette dernière est souvent réduit à l' »assistance » (distribution de vivres), alors que les travailleurs sociaux se définissent comme des « promoteurs sociaux » dont la mission est d’accompagner vers l’autonomie. Ensuite, les rivalités et culture du « chacun chez soi » a été évoquée comme une deuxième cause de cette faible collaboration. Chaque service tend à se considérer comme le « champion » de la prise en charge. Un participant a élargi le problème à une culture administrative burkinabè plus large, où chaque service défend jalousement sa souveraineté, empêchant la complémentarité.

Enjeu 3 : Les dysfonctionnements internes des services

Du côté de la santé : Les participants ont unanimement dénoncé le mauvais accueil, qualifié de « négligent » et contraire à l’éthique. Les causes sont multiples. Il s’agit de la stigmatisation de la patiente (« mangeuse d’âmes »), Son statut d’indigente, le manque de personnel, le surmenage, ou un simple problème d’éducation et de comportement. L’absence de dossier médical et le retard de prise en charge ont aussi été soulignés, ce dernier étant souvent dû à une règle non écrite exigeant un accompagnant pour acheter les médicaments.

Du côté de l’action sociale : Le blocage central a été la question de l’indigence. L’obligation de présenter un « certificat d’indigence » – document impossible à obtenir en situation d’urgence – crée une impasse. Un débat a opposé ceux qui prônent le respect strict des procédures de recouvrement des coûts et ceux qui défendent la nécessité de solutions palliatives immédiates face à l’urgence humaine.

3. Nouvelles problématiques et perspectives pratiques

De cette analyse ont émergé des problématiques plus larges :Quelle collaboration pour une prise en charge efficace des personnes âgées vulnérables/indigentes ? Quels rôles précis pour chaque intervenant ?

Les participants ont proposé des solutions structurantes. Il y ad’une part la définition opérationnelle des rôles : l’action socialedevrait s’engager à l’accompagnement psychosocial, organiser des visites à domicile et veiller à la vulgarisation des textes.Quant à la santé, elle va travailler à l’élargissement des exonérations, à l’organisation de soins à domicile et surtout à l’application stricte des textes sur la gratuité. En ce qui concerne les associations de personnes âgées, elles vont s’occuper des volets comme la sensibilisation, la création de mutuelles de santé et l’identification des personnes âgées vulnérables.

Et d’autre part la création d’une structure de coordination fonctionnelle. Il a été proposé de mettre en place un cadre de concertation piloté par la Direction régionale de la femme, de la solidarité nationale et de la famille. Cette recommandation a conduit à la création effective du Réseau de Protection et de Promotion des Personnes Âgées (R3PA), qui réunit de manière structurée l’action sociale (présidence), la santé (vice-présidence), les associations (mobilisation) et un centre de recherche (secrétariat).

Conclusion

Au terme de cette analyse, il ressort que la prise en charge des femmes âgées accusées de sorcellerie est entravée par un triple défi : la persistance de croyances et d’un vide juridique, une collaboration interprofessionnelle inefficace, et des dysfonctionnements internes aux services.

La Méthode d’Analyse en Groupe (MAG) a permis de co-construire avec les acteurs de terrain des solutions pratiques, dont la mise en œuvre a déjà commencé avec le R3PA. L’étude souligne l’urgence d’intégrer la culture de la collaboration interprofessionnelle dans la formation de base des travailleurs sociaux et des agents de santé, et de promouvoir de nouveaux modèles de pratique décloisonnés pour offrir une protection digne et effective aux personnes âgées les plus vulnérables.

Bibliographie

Konaté, B., 2015, Dynamiques de la cohabitation intergénérationnelle familiale et échange de soins à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso) : Les personnes âgées au centre ou à la marge des systèmes de soins ? Thèse de doctorat en sciences politiques et sociales. Bruxelles, Universite

Saint Louis de Bruxelles.150

Konaté, B. et al, 2023, « Prise en charge médico-sociale des femmes âgées accusées de sorcellerie (Burkina Faso) », In Sariette et Paul BATIBONAK, 2023, Médecines endogènes africaines à (re)populariser African endogenous medicines to(re)popularizeMonange, Yaoundé, Cameroun, pp.131-150

Ministère de l’Action Sociale et de la Solidarite Nationale, 2011, Plan d’action national de lutte contre l’exclusion sociale des personnes

accusées de sorcellerie 2012-2016, Ouagadougou, MINASS.

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